C’est la mort il y a une semaine du “baryton du siècle”, Dietrich Fischer-Diskau qui m’encourage aujourd’hui à rendre un piteux hommage à l’art vocal avec le classement de mes (recueils de) lieder, mélodies et chansons préférés. Un connaisseur refuserait d’ainsi mélanger les genres, mais n’y n’y pipant à peu près note je les regroupe. Rappelons que, si la mélodie et le lied sont tous deux des mises en musique de poèmes, contrairement au lied, d’essence populaire (je dis bien “d’essence”), la mélodie (genre typiquement français) fut toujours un genre savant.
06. Olivier Messiaen – Poèmes pour Mi (1937)
Derrière ce nom énigmatique se cache une grande lettre d’amour pour soprano dramatique (c’est-à-dire celles qui hurlent le plus fort) et orchestre, adressée à la première femme de Messiaen, qui fut la dédicataire de l’œuvre. C’est d’ailleurs Messiaen lui-même qui écrivit le texte des neuf poèmes, qu’il nimba ensuite d’un écrin orchestral opulent, confinant à une indécente sensualité. Si l’œuvre n’est pas décrite comme un cycle de mélodie, elle répond néanmoins aux codes du genre.
05. Igor Stravinski – Trois Poésies de la lyrique japonaise (1913)
Cette œuvre très courte (un peu plus de trois minutes), interprétation en russe de poèmes japonais, fut composée à la même époque que Le Sacre du printemps et sous l’influence du Pierrot lunaire de Schönberg, dont l’audition à Berlin impressionna beaucoup Stravinski, comme elle impressionna tous ceux qui eurent l’occasion de l’entendre (Ravel par exemple). Cette influence se retrouve dans l’orchestration perçante héritée de Schönberg, mise au service de la coloration exotique d’un monde lointain et étrange, mais aussi dans un chromatisme inhabituel chez le jeune Stravinski.
04. Franz Schubert – Scwhanengesang (1828)
Composés dans les mois précédant la mort de Schubert, ces quatorze lieder furent rassemblés en cycle par son éditeur, qui en choisit également le nom : Le chant du cygne, avec un sens de l’à-propos certain. A l’époque, la musique de Schubert, lequel se sait mourant, se fait de plus en plus dépouillée, mais, pour parler de ce que je vous propose d’écouter, malgré l’économie de moyens, chacun des accords de ce Doppelgänger est un immense coup de latte dans la joie de vivre. C’est ici Dietrich Fischer-Diskau qui nous fait entendre sa voix incroyable et reconnaissable entre toutes.
03. Gustav Mahler – Le Chant de la Terre (1907)
Le Chant de la Terre n’est pas un recueil de lieder mais en fait une symphonie (une “symphonie de lieder” exactement). Il s’agit plus précisément de la neuvième symphonie composée par Mahler qui, rongé par la superstition et ne voulant pas finir comme Beethoven et Schubert, ne voulut pas l’appeler Symphonie n°9 (puis, croyant avoir trompé le sort, lorsque sortit sa symphonie suivante, il l’intitula Symphonie n°9 ; ce fut bien sûr la dernière qu’il composa). Ce sont des poèmes chinois, dont la philosophie de l’éphémère et de la résignation l’aidèrent à surmonter la très grave crise personnelle qu’il traverse à l’époque, que Mahler met ici en musique. Le cycle de six poèmes se clôt sur un lied aussi long et émotionnellement éprouvant à lui seul que les cinq autres ensemble : L’Adieu (qui dure une demi-heure). Au terme de ce tour de force, nous en arrivons au-delà des mots, dans un domaine où la musique se dissout sous l’écho répété des dernières paroles de la soprano : “Ewig … ewig” (“éternellement”). Mahler, qui n’entendit d’ailleurs jamais ni cette œuvre, ni sa Neuvième, craignait, presque à raison, que les gens se retrouvant avec cette musique entre les oreilles se suicideraient.
02. Henri Duparc – L’Invitation au voyage (1870)
Cette sublime mélodie sur le poème célébrissime de Baudelaire (amputé de sa strophe centrale) fut composée par le très peu prolifique Duparc en 1870, mais la version qui nous intéresse ici en est l’orchestration de 1895, à une époque où, neurasthénique (on dirait aujourd’hui “au moins dépressif, sinon plus”), il ne composait déjà plus. Ici, c’est le travail de dentelle orchestrale qui frappe immédiatement. Sans jamais paralyser la dramaturgie (pour ce que ça nous intéresse en plus), Duparc pense chaque seconde de son orchestration en fonction de ce qu’il veut faire dire au texte, livrant par là son interprétation remplie de mystère, de luxe, de calme et de volupté. Le moment le plus incroyable de cette pièce est, quant, à la fin de la seconde strophe, l’atmosphère orchestrale se fait transparente, avant d’aboutir à un gigantesque fortissimo de l’orchestre sur “Le monde s’endort/Dans une chaude lumière”, avant que la musique ne se dissolve doucement, progressivement, comme l’auditeur transfiguré.
01. Hector Berlioz – Les Nuits d’été (1838)
Puisqu’on ne se refait pas, les Français occupent le haut du pavé (si je devais être fier de quoi que ce soit concernant la France, ce serait certainement sa musique). La mélodie française (en particulier avec orchestre) a deux sommets : L’Invitation au voyage et Les Nuits d’été. Sur six poèmes de Théophile Gautier, Berlioz invente à peu près le genre de la mélodie avec orchestre et remet à la mode une forme totalement désuete. Comme d’habitude, il n’en fait qu’à sa tête, modifie la prosodie pour faire primer l’expression sur le texte, et coud un canevas orchestral d’une très grande finesse, qui vient souligner chaque vers de la plus parfaite (sinon mieux) des façons.